
A cet égard, on ne peut qu’imaginer l’effroi des maîtres maçons et des ouvriers à l’approche de chaque nouvelle visite royale, éternelle occasion pour le prince de reconsidérer les plans, d’insuffler au projet de nouvelles directions, voire d’entrer devant les lenteurs ou les maladresses de l’exécution dans l’une des colères tonitruantes qui contribuent déjà à sa légende. La capacité de l’équipe du chantier à interpréter correctement les intentions royales peut aussi être mise en question. Elle trouve un écho vraisemblable dans la correspondance de Marguerite de Navarre, lorsque la sœur aînée de François 1er confie dans un courrier à son frère nomade : « voir vos edifices sans vous, c’est ung corps mort, et regarder vos bastiments sans ouïr sur cela vostre intention, c’est lire en esbryeu ».
Toutefois, deux
sondages opérés vers 1980 au pied de la tour Sud du donjon ont révèlé une
intéressante stratigraphie des fondations. Elle indique que les premières
équipes vaquèrent au raffermissement du sous-sol instable par l’enfoncement
d’un pilotis de pieux de chêne, et y établirent le radier qui sert de
plate-forme à l’édifice entier. En immersion constante à 5,20 mètres de
profondeur, le radier de pierre et de mortier fut recouvert d’un lit de
chaux pure, et dût être rechargé par les terrassiers à plusieurs reprises.
Les maçons enserrèrent ensuite dans ces puissantes fondations les fosses du
système de latrines du futur donjon. Ces salles souterraines constituent
ainsi les premières véritables maçonneries de Chambord. Elles revêtent dès
lors une importance majeure pour qui s’intéresse aux premiers instants de la
construction.
Par chance, elles sont demeurées accessibles. Le système d’aisance,
représenté par une coupe schématique dévoilant les deux fosses souterraines
d’une tour, semble même connu des chercheurs. Pourtant, dès la première
exploration, il faut peu de temps pour s’apercevoir que le dessin connu est
curieusement erroné. En définitive, l’étude de ces espaces - négligés
jusqu’alors - se révèle rapidement riche en surprises et en enseignements
inattendus.
Retour vers 1519 : l'ouverture du chantier
« Bon, vertueux et nottable personnaige, en ce cognoissant, expérimenté
et en qui avons toute seureté et fiance …, confions à plain à vos sens,
prudence, loyauté, preudhommie, diligence et longue expérience …,
superintendance d’un bel et somptueux édiffice au lieu et place de Chambort
… selon l‘ordonnance et devis que nous en avons fait ».
La lettre élogieuse par laquelle François 1er nomme le superintendant des
travaux est datée du 6 septembre 1519. Elle constitue le plus ancien
document connu ayant trait au château de François Ier à Chambord. Son
destinataire n’est pas un inconnu : François de Pontbriand est un habitué
des chantiers royaux de Louis XII à Loches et à Blois, où il est également
chargé par François 1er de la surveillance du chantier des nouvelles
constructions.
Couvert d’honneurs, le Grand Chambellan de la Reine pressent-il que ses soixante huit ans bien sonnés s’accommoderont mal de la complexité sans équivalent de cette nouvelle chimère royale ? Il renonce à sa nouvelle charge dès réception de la missive, et la délègue à Mathurin Viart, un maître des comptes ayant contrôlé à Blois quelques travaux conduits par le maître maçon Jacques Sourdeau, qui se voit également – et tout aussi provisoirement - embarqué dans l’aventure chambourdine. Tous deux meurent en effet dès 1522, et sont remplacés par Nicolas de Foyal au titre de superintendant et Pierre Nepveu (dit Trinqueau) en qualité de maître maçon. Ce dernier sera maintenu en poste lors de la réorganisation profonde du chantier à laquelle François Ier procèdera à nouveau en octobre 1526 au retour de sa captivité en Espagne, après vingt-sept mois d’interruption des travaux.


© tous droits réservés. Les textes, images et vidéos publiés sur ce site sont la propriété de leurs auteurs. Toute utilisation ou reproduction du contenu de ces pages est soumise à autorisation préalable. Pour tout renseignement, merci de nous contacter.
Coupe du système d'aisance d'une tour
(d'après Jean-Louis Delagarde)
La
façade arrière du château, dessinée par Félibien vers 1681.
